L’infaillible guérisseur intérieur

L’un des concepts centraux de la respiration holotropique, c’est que les états de conscience non-ordinaires permettent d’entrer en contact avec une force mystérieuse appelée le « guérisseur intérieur ».

Il est important toutefois de savoir que la respiration holotropique n’exige absolument pas l’adhérence à un système de croyance, et qu’il est tout à fait possible de pratiquer la RH sans jamais faire la moindre mention du guérisseur intérieur. Mais l’utilisation du guérisseur intérieur peut avoir des retombées très intéressantes.

Premièrement, essayons d’expliquer ce que le guérisseur intérieur représente pour les praticiens de la RH. Faisons donc appel à la description trouvée dans le guide du facilitateur: « Lorsque le corps subit une coupure ou une égratignure, il se mobilise pour retrouver son intégrité. Ce mouvement vers la guérison, vers l’intégrité, est toujours en action, et le guérisseur intérieur en chacun de nous est toujours à le recherche d’occasions pour amener nos esprits, nos émotions et nos corps à une connexion avec la totalité de ce que nous sommes et avec ce qui est. » En d’autres mots, le guérisseur intérieur est décrit comme une force visant à guérir, à aider quelqu’un à croître ou à développer sa conscience et sa présence.

À ma connaissance, Stan Grof n’a jamais pris position officiellement quant à la nature ontologique du guérisseur intérieur. Est-ce une force extérieure à nous, comme un ange-gardien? Est-ce un archétype? Est-ce une extension du système immunitaire? Quelque chose tout à fait autre? Une combinaison de certains ou de tous les éléments susmentionnés? Sa réponse semble être: « Choisissez ce qui vous plaît. » Ce serait raisonnable puisque la respiration holotropique est avant tout une affaire d’expérience personnelle. Pour les gens plus religieux, le guérisseur intérieur peut être compris comme une extension de la divinité. Pour les gens qui ont suivi le parcours de sobriété des 12 étapes, ça pourrait être une autre version de la puissance supérieure. Pour les gens plus soumis aux impératifs de la rationalité, ça peut être une fonction psychologique.

Disons simplement, à tout le moins, que le fait de considérer l’existence d’une force agissant selon les propriétés décrites ci-dessus, peut représenter une hypothèse utile.

Mais utile à quoi?

En premier lieu, l’hypothèse du guérisseur intérieur favorise une attitude optimiste. L’imagine du verre à moitié vide/à moitié plein est malheureusement devenue un cliché. Toutefois, beaucoup de gens ont sûrement fait l’expérience de la nature autoréalisante d’attitudes optimistes ou pessimistes. De façon générale, si vous êtes convaincu que vous allez échouer, ça risque fort de se produire. Si vous êtes au contraire convaincu que vous allez réussir, il se pourrait fort bien que ce soit le cas. Je ne traverserais pas une autoroute avec les yeux fermés en laissant ma survie entre les mains de mon seul optimisme, mais c’est parce que ce serait de toute façon une expérience malhonnête (et probablement fatale). Je ne crois pas, en effet, qu’une personne puisse susciter suffisamment d’optimisme pour sérieusement tenter la chose. Et si la réussite peut souvent être aidée par l’ignorance de certains écueils ou obstacles, je ne crois pas qu’elle peut être favorisée par la stupidité pure.

L’optimisme marche parce que, dans le pire des scénarios, le fait d’imaginer (essayer d’imaginer) une résultat positif à une situation donnée. Cela crée une vision qu’il est ensuite possible de reproduire; cela met en place une représentation d’un nouvel état de choses plus favorable que l’état actuel.

En second lieu, l’hypothèse du guérisseur intérieur est utile parce qu’elle permet de créer un lien (ou à tout le moins, le sentiment d’un lien) avec quelque chose ou quelqu’un qui nous dépasse.

Les êtres humains sont des créatures sociales. Les êtres humains ressentent un profond besoin de se sentir connectés aux autres personnes et au monde autour d’eux. Bien sûr, beaucoup de gens veulent profondément se réaliser en tant qu’individus uniques, et le but ici n’est pas de diminuer le courage nécessaire à suivre son propre chemin. Mais le besoin de se distinguer, de s’individuer, présuppose que nous ne sommes pas nécessairement des individus au départ. Une importante part de ce que nous sommes réside dans le collectif: nous sommes un corps composé d’atomes/matière/énergie en interaction constante avec la totalité de ce qui est dans l’univers. Nous vivions en permanence des interactions avec d’autres êtres humains ou des animaux. Devenir un individu implique que nos racines émanent de la collectivité. Cet état de connexion est ce qui nous permet d’émerger, de croître et de prospérer en tant qu’individus. Cela favorise notre santé mentale et physique.

En troisième lieu, l’hypothèse du guérisseur intérieur favorise la confiance. Il y a beaucoup de similarités entre « faire confiance » et « être optimiste ». Mais là où l’optimisme relève davantage de la pensée et de l’imagination, la confiance a davantage à faire avec les émotions. L’optimisme est en rapport avec l’avenir, alors que la confiance représente un état de sécurité, de calme intérieur et d’aisance qui se produit ici et maintenant.

Se sentir en confiance signifie qu’on peut se détendre et arrêter de percevoir les autres êtres humain et le monde en général en tant que sources de menaces ou de dangers.

Au final, l’hypothèse du guérisseur intérieur, à tout le moins, favorise l’optimisme, la connexion et la confiance. Même si l’on ne considère le guérisseur que comme une simple possibilité, ces trois alliés vont se manifester. Imaginez une personne souffrant de dépression ou traversant une période sombre: comment ne pourrait-il pas être utile de sentir, ne serait-ce que pour 10 secondes, un peu d’optimisme, de connexion et de confiance, lorsqu’on a rien senti de tel depuis mois ou des années?

L’hypothèse utile du guérisseur intérieur, même dans sa forme la plus bénigne, peut créer une étincelle où il n’y a que noirceur. Bien entretenue, elle peut agir comme une véritable lumière et, pourquoi pas, briller comme une étoile puissante.

Mais ce qui est le plus amusant, c’est qu’on n’a même pas à croire quoique ce soit: il suffit de considérer la possibilité du guérisseur intérieur. Je suis convaincu que cette hypothèse peut s’avérer très utile. Mais vous n’avez pas à me croire: vous pouvez décider de faire l’expérience par vous même et déterminer ensuite si c’est de la foutaise new age ou pas.

La frustration à propos de la respiration holotropique: une expérience holotropique

Dans ma pratique comme facilitateur de respiration holotropique, j’ai souvent le sentiment que les gens qui éprouvent de la déception après une séance de RH font partie de ceux qui pourraient vraiment en retirer des bénéfices.

Je me souviens avoir ressenti beaucoup de frustration après mes premières séances de RH, parce que je m’étais attendu à vivre quelque chose d’aussi puissant que mes expériences précédentes avec des psychédéliques. J’avais pourtant respiré avec sérieux pendant presque toute la durée de la session et malgré tout, je n’étais pas arrivé à percevoir de changement significatif à mon état de conscience. C’était très frustrant. Et devant ce sentiment de frustration, j’ai bien sûr utilisé la seule stratégie que je connaissais: la rationalisation et la projection. Je me souviens m’être dit: « Quelle supercherie ! » et avoir pensé que tous les participants qui semblaient avoir ressenti quelque chose l’avaient inventé.

J’ai souvent pensé que cette expérience est assez commune, mais bien sûr, les gens qui sont dans un état de frustration après une session de RH ne me contactent jamais pour m’en faire part. Il serait en effet compréhensible que je sois une des dernières personnes avec laquelle ils veuillent partager leur frustration, puisque j’en suis au moins partiellement la cause. Cette discussion lue sur Reddit (en anglais seulement) a confirmé mes soupçons.

Ce qui est intéressant, c’est que certaines personnes remettent en question la méthode qu’ils sont justement en train de ne pas utiliser. Selon la méthode holotropique, il faut essayer de ne pas avoir de préférence pour un état d’esprit particulier, et plutôt tenter de « demeurer présent » à ce qui se passe, peu importe ce dont il s’agit. Si l’on ressent de la frustration, il faut essayer de demeurer présent à sa frustration. Et « rester présent » est aux antipodes de la rationalisation et de la projection. Pourquoi? Parce que rationaliser ou projeter, c’est le refus de la responsabilité. C’est une façon de dire: « Je ne suis pas frustré, c’est la situation qui est frustrante. Je ne suis pas responsable de cette frustration, c’est quelqu’un ou quelque chose d’autre qui en est responsable, pour ceci ou pour cela. »

Mais la méthode holotropique affirme qu’il faut demeurer présent à notre frustration. Cela ne signifie pas qu’il faille chercher à la justifier. On devrait simplement la ressentir, parce que, de toute évidence, il s’agit d’une expérience douloureuse de laquelle on cherche à s’extraire au plus vite. La frustration-parce-que-la-méthode-ne-marche-pas est justement la meilleure preuve que la méthode est en train de fonctionner.

Si vous avez un penchant pour la rationalisation, vous pouvez lancer l’argument que la respiration holotropique est infalsifiable, ce qui veut dire qu’elle ne fait que renvoyer la balle et qu’elle relève en conséquence d’une malhonnêteté scientifique.

Mais la RH n’est pas une science. Elle ne cherche pas à créer une vérité consensuelle. Elle vise uniquement à ménager un espace où l’on peut explorer sa psyché, où l’on peut expérimenter la réalité d’une autre façon.

Bien sûr, on a toujours le choix d’accepter ou non de vivre une expérience douloureuse lorsqu’elle se présente. Mais il faut aussi avoir l’honnêteté de reconnaître que ce qui guide notre refus de l’expérience n’est pas l’intégrité morale ou intellectuelle, mais bien la peur, tout simplement. Et il est tout à fait permis d’avoir peur, tant que l’on accepte la responsabilité de sa peur. Je répète ceci à chaque session de respiration holotropique: « La respiration holotropique, c’est un travail difficile. Je suis impressionné par le courage que démontrent les gens qui vont explorer volontairement leur psyché. » Je ne dis pas ça simplement parce que ça sonne bien. J’y crois absolument. Ce travail peut parfois nous faire vivre des expériences vraiment douloureuses ou effrayantes.

Mais lorsqu’on choisit de demeurer présent à des sensations, émotions ou pensées difficiles, lorsqu’on choisit d’y demeurer présent seulement une minute de plus, des choses vraiment étonnantes commencent à se produire.

Je ne peux pas prédire ce qui vous arrivera. Tout ce que je peux faire, c’est partager ce qui m’est arrivé lorsque j’ai finalement réussi à demeurer présent à ma frustration et à en accepter la responsabilité.

Très rapidement, j’ai réalisé que ma frustration était liée à un très profond sentiment de honte: j’avais honte parce que je me sentais « brisé », incapable de connaître ce que je croyais être une expérience légitime, ou une expérience comme je percevais les autres participants capables d’en avoir. En définitive, j’avais honte parce que je questionnais mon droit d’exister dans cet univers et que je restais avec la sensation que « je ne suis pas désiré ». L’origine ce cette sensation est au fond sans réelle importance, mais je comprends qu’elle fait partie de ma « programmation par défaut »: lorsque j’entre dans une pièce, lorsque je rencontre des gens, je ne me sens pas à ma place; lorsque je vis une expérience de nature spirituelle, je ne me sens pas à ma place. Ce sentiment était totalement inconscient, et pourtant, il a conditionné pratiquement toutes les expériences que j’ai vécues.

Je ressens un profond sentiment de puissance chaque fois que j’arrive à ramener de façon consciente cette réalisation profonde, parce qu’au lieu de me sentir automatiquement « pas à ma place » comme si c’était une vérité absolue, je me rends compte que je projette ce sentiment de ne pas être à ma place sur la situation. Je sais que ça peut ressembler à du zen de garage, mais pour moi, ça change tout.

Toute mes expériences en respiration holotropique ne sont pas de cette nature et il m’est arrivé de ressentir des choses extraordinairement positives, mais je suis fier d’être arrivé à rester présent à ma frustration juste un moment de plus, parce que ça m’a permis de trouver un outil concret qui me permet de transformer la façon dont je suis présent au monde et dont j’interagis avec les autres.

Je ne peux que vous souhaiter d’arriver vous-aussi à trouver une forme de grâce dans les endroits les plus inattendus.